22 juillet 2026 · FR
Pourquoi le PIB ment sur le vrai coût d'une catastrophe
Après une catastrophe, le PIB peut augmenter. Pas seulement se maintenir : augmenter. Ce paradoxe n’est pas une bizarrerie comptable, c’est le signe que notre principal instrument de mesure passe à côté de l’essentiel, et d’abord de ceux qui souffrent le plus.
Chaque année, les catastrophes détruisent dans le monde quelque 327 milliards de dollars d’actifs : des maisons, des routes, des usines réduites à néant en quelques heures. On s’attendrait à voir un tel désastre se lire dans les grands indicateurs économiques. Pourtant, le PIB, le chiffre que tout le monde surveille, ne baisse pas en proportion. Pire : dans les mois qui suivent une catastrophe, il a même tendance à augmenter. Comment une destruction massive peut-elle coïncider avec une croissance qui tient, voire qui accélère ?
Ce paradoxe a des conséquences très concrètes. Tant qu’on évalue le coût d’un désastre au seul PIB, on se trompe à la fois sur son ampleur et sur les politiques qui pourraient y répondre, et l’on rend invisibles ceux qui paient le plus lourd tribut. Voici pourquoi.
La réponse : le PIB compte des flux, pas des stocks
Pour comprendre, il faut se rappeler ce que le PIB mesure : un flux de production sur une période, pas un stock de richesse accumulée. Or une catastrophe détruit d’abord un stock : des maisons, des écoles, des routes, des équipements. Cette destruction n’est pas soustraite du PIB, parce qu’un stock détruit n’est pas un flux. En revanche, tout ce qu’on dépense pour reconstruire, lui, est bien compté comme activité nouvelle. Résultat : la destruction passe inaperçue dans les comptes, mais la reconstruction s’y inscrit en positif.
Ce n’est pas un détail théorique. Les économistes l’ont documenté de longue date : le PIB a tendance à augmenter dans les périodes qui suivent immédiatement une catastrophe, précisément parce que les comptes nationaux ne mesurent pas les stocks de capital détruits, alors qu’ils mesurent l’effort pour les remplacer (Skidmore et Toya, 2002). Un indicateur qui augmente peut donc parfaitement recouvrir un appauvrissement réel.
Ce que le PIB ne voit pas
Le premier angle mort, c’est donc le capital détruit lui-même. La richesse qui disparaît avec les logements et les infrastructures ne figure nulle part dans une mesure de flux.
Le deuxième, ce sont les pertes intangibles : les traumatismes, la scolarité interrompue, l’érosion des liens sociaux et communautaires, la dégradation de l’environnement. Rien de tout cela ne se range dans une case des comptes nationaux, et pourtant c’est souvent ce qui pèse le plus lourd dans une vie.
Mais le plus grave est ailleurs. Le PIB est un agrégat : il additionne. Il traite donc de la même façon un euro perdu par une famille au bord de la subsistance et un euro perdu par un ménage aisé. Or ces deux euros ne se valent pas. C’est tout l’enjeu du basculement vers une autre mesure.
Mesurer ce qui compte vraiment : le bien-être
Les économistes disposent pourtant d’un meilleur instrument de mesure. Plutôt que de s’arrêter à la production, l’économie du bien-être pose la question du coût réel pour les sociétés qui subissent le choc. Hallegatte et ses coauteurs en ont proposé l’application la plus aboutie, en traçant la chaîne complète qui relie l’aléa physique à la perte de bien-être : l’exposition, la destruction d’actifs, les pertes de revenu, les pertes de consommation, et enfin les pertes de bien-être. À chaque maillon, ce qui compte n’est pas seulement la moyenne, mais qui est touché et avec quelle capacité d’encaisser.
L’idée décisive tient en une phrase : un euro de perte ne fait pas le même mal selon qui le subit. Pour un ménage proche du seuil de survie, la même perte frappe beaucoup plus durement, parce que ses moyens d’existence reposent sur moins d’actifs, que sa consommation est déjà au plus juste, qu’il ne dispose d’aucune épargne pour amortir le choc, et qu’il lui faudra plus de temps pour se reconstruire. C’est ce que les économistes appellent l’utilité marginale décroissante de la consommation, et c’est précisément ce que l’agrégation au PIB efface.
De là découle une mesure plus juste. Hallegatte et ses coauteurs définissent la résilience socioéconomique comme le rapport entre les pertes d’actifs et les pertes de bien-être. Quand les deux coïncident, la société répartit parfaitement le fardeau du choc ; quand cette résilience baisse, les pertes de bien-être excèdent les pertes d’actifs. Appliqué à 117 pays, le cadre donne une résilience moyenne mondiale de 62 %. Concrètement, cela signifie que pour un dollar d’actifs détruits, la perte de bien-être équivaut à environ 1,60 dollar. Mais cette moyenne masque des écarts considérables, de 25 % au Guatemala à 81 % au Danemark : à pertes d’actifs égales, une même catastrophe coûte bien plus cher, en bien-être, dans les sociétés les moins armées pour en absorber le choc. Les 327 milliards de dollars détruits chaque année que j’évoquais en ouverture ne sont donc que la partie émergée : le vrai coût, mesuré en bien-être, atteint l’équivalent de 520 milliards de dollars de consommation par an. Cet écart de près de 200 milliards, c’est exactement ce que ni le PIB ni la comptabilité des dommages ne peuvent voir.
Le vrai fardeau tombe sur les plus pauvres
Pourquoi cet écart ? Parce que les pertes ne se répartissent pas au hasard. Le même cadre, appliqué à l’échelle mondiale, donne un résultat qui devrait être beaucoup plus connu : les 20 % les plus pauvres ne subissent que 11 % des pertes d’actifs, mais 47 % des pertes de bien-être. En termes absolus, les pauvres perdent moins, puisqu’ils possèdent moins. En termes de bien-être, c’est-à-dire en termes de ce que la perte change réellement à leur vie, ils perdent beaucoup plus.
Ce déséquilibre tient à un triple désavantage : les ménages pauvres sont plus exposés, ils perdent proportionnellement davantage, et ils reçoivent moins de soutien pour se relever.
Les prix ajoutent un canal supplémentaire, particulièrement vif dans une économie insulaire dépendante de ses importations, comme je l’évoquais dans le billet précédent. Alleyne et Lugay montrent que, dans la Caraïbe, plus l’inflation augmente, plus les prix relatifs se dispersent : certains biens flambent bien plus vite que d’autres. Là encore, ce sont ceux qui consacrent la plus grande part de leur budget à l’alimentation et à l’énergie qui encaissent le plus durement le choc, et rien de cela n’apparaît dans un chiffre de croissance.
Conjugués, ces facteurs transforment une catastrophe en mécanisme d’aggravation des inégalités. À l’échelle humaine, l’ordre de grandeur est saisissant : les catastrophes maintiennent en permanence environ 26 millions de personnes dans l’extrême pauvreté. Voilà ce qu’un PIB en hausse peut recouvrir : une société à la fois plus pauvre et plus inégale.
Changer d’instrument, changer de politique
Tout cela ne relève pas d’un simple débat de méthode. Si l’on évalue une catastrophe au seul PIB, on se trompe sur le coût, mais aussi sur le remède. Mesuré en bien-être, le coût d’une catastrophe désigne d’autres leviers : non pas seulement la prévention en amont du choc, mais la capacité à l’absorber en aval, c’est-à-dire la protection sociale, l’inclusion financière, la diversification des revenus. Ce sont des politiques qui ne réduisent pas l’aléa, mais qui changent radicalement ce qu’il coûte aux plus vulnérables.
Et cela transforme une question que l’on croyait simple : si le coût est à ce point mal mesuré, que veut dire au juste « revenir à la normale » ? C’est précisément ce que j’examinerai dans le prochain billet, en montrant pourquoi la promesse d’une reprise intégrale après une catastrophe relève largement du mythe.
Références
Alleyne, D., & Lugay, B. (2011). Inflation and the Variability of Relative Prices in the Caribbean: Evidence from Panel Threshold Models. ECLAC, Project Documents, LC/W.444.
Hallegatte, S., Vogt-Schilb, A., Bangalore, M., & Rozenberg, J. (2017). Unbreakable: Building the Resilience of the Poor in the Face of Natural Disasters. Climate Change and Development. Washington, DC : World Bank.
Skidmore, M., & Toya, H. (2002). Do Natural Disasters Promote Long-Run Growth? Economic Inquiry, 40(4), 664-687.
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